Un feu d’artifice pour une fin bien triste

Sorti il y a près d’un an au Japon, Okami fait partie du cercle très fermé des jeux qui auront marqué toute une génération de joueurs. Dernière perle du studio Clover avant la fermeture décidée par Capcom en mars, et à qui l’on doit également les décalés Viewtiful Joe et le récent God Hand, Okami est le fruit du travail d’un homme, Monsieur Atsushi Inaba, et de son équipe de développement, pour un projet tout d’abord destiné à la GameCube. Le résultat final est une merveille sur tous les points, le dernier coup d’éclat de Clover, qui restera comme l’un des studios de développement les plus innovants de ces dernières années. Laissez-moi vous conter la dernière histoire des poètes de Clover. Tchao les artistes.

Une légende ressurgit

Il y a bien longtemps, le Nippon vivait sous la menace d’Orochi, hideux dragon à huit têtes, d’une force colassale, qui plongea le pays dans les ténèbres. Pour être épargné de son influence démoniaque, le paisible village de Kamiki se devait de sacrifier une jeune femme désignée par le monstre, jusqu’à ce que cette malédiction tombe sur la bien-aimée de Kusanagi, puissant guerrier du village. Voulant mettre fin à ce cercle vicieux, Kusanagi se mit en tête de combattre Orochi, armé d’une épée et de son seul courage. Il lutta vaillament durant de longues heures, mais la force d’Orochi n’avait d’égal que sa cruauté. Ainsi, exténué, Kusanagi se préparait à recevoir le coup de grâce de son ennemi. Mais c’est à cet instant que surgit Shiranui, loup blanc détenteur du pouvoir du dieu Okami, venu au secours de Kusanagi. Le combat fît rage, jusqu’à ce que le Bien l’emporte grâce à une intervention divine, transformant l’épée du ressourcé Kusanagi en arme mortelle. Orochi fut vaincu, mais cette débauche d’énergie coûta la vie à Shiranui. Une statue à sa gloire fût érigée, afin de conserver dans les mémoires ce jour où un loup vint en aide à un homme pour combattre les ténèbres, et l’épée de Kusanagi fut conservée en tant que relique.

De nombreuses années ont passé, l’histoire est devenue légende, mais un jour ou l’autre les mythes deviennent réalité. Ainsi, Orochi, seigneur des ténèbres ressuscita, replongeant par là même le pays dans le chaos, et repoussant la protection du Dieu Okami.
Protectrice du village de Kamiki, l’esprit des Bois Sakuya implora l’aide de la déesse Amaterasu, qui se trouva réincarnée en loup blanc à travers la statue de Shiranui. Ayant usé de des dernières forces pour accomplir cette invocation, Sakuya explique à Amaterasu la tâche qui lui incombe : vaincre une nouvelle fois Orochi, combattre les ténèbres à travers le Nippon et redonner vie et bonheur où qu’elle aille, où qu’elle soit.

La force de la nature au service de l’humanité dans la plus pure tradition des légendes nippones. Le décor est planté. Attention, chef d’œuvre.

Poésie quand tu nous tiens


Il ne faut pas longtemps pour en prendre plein les mirettes. Passé les quinze minutes de présentation, l’histoire débute, où dirai-je plutôt : le tableau s’anime. En effet, parmi les aspects novateurs d’Okami se trouve son style graphique, inédit dans le monde du jeu vidéo. Ainsi, les environnements, personnages, objets et mêmes éléments météorologiques (vent, nuages, soleil etc.) sont reproduits à la manière d’estampes, comme si un peintre nippon avait accouché ici d’un travail titanesque afin de reproduire chaque plan à l’aide de ses pinceaux. Un émerveillement tout à fait inexplicable dont seul l’œil peut-être le témoin privilégié. L’on pourra donner à un jeu le plus d’effets possibles, les graphismes les plus performants imaginables, nul doute qu’il n’atteindra pas la puissance poétique du titre de Clover. Des contours noirs des différents éléments composant le décor, aux arbres en deux dimensions tournant en fonction de l’orientation de la caméra, en passant par les traits fins mobiles dans le ciel représentant le doux souffle du vent, ou encore les flammes consumant petit à petit les lanternes, cheminées et autres feux de bois, tout est admirablement reproduit dans la plus pure tradition artistique nippone. Certains penseront à n’en pas douter que ce style graphique paraît plutôt pauvre, sans se rendre compte du travail colossal effectué pour donner vie à chaque lieu, à chaque animal, à chaque personnage…

Mais ce n’est pas tout, la bande-son, elle aussi, est magistrale. Clover aurait pu mêler les genres, pensant que cela donnerait plus d’entrain au jeu. Que nenni, ceux-ci ont préféré rester dans la mouvance Japon Traditionnel. Ainsi, vous serez baladé durant tout votre périple par de douces mélodies composées pour l’occasion et jouées avec des instruments utilisés auparavant : Biwa, Shakuachi, Koto, Shamisen et autres Taiko. Rythmées selon l’action, ces compositions s’intègrent à la perfection à l’univers du jeu. Variées et jamais prises de têtes, elles ravissent l’ouïe autant que les graphismes séduisent la vue. Sublime.
L’on regrettera toutefois les bruitages lors des discussions avec les personnages, un peu lourdingues pour certains. Une interprétation nippone des dialogues aurait pu être sympathique….ou pas.

Véritable chef-d’œuvre animé fruit d’une imagination débordante, Okami rassemble tout ce qui fait le charme de l’art japonais, afin de le concentrer dans une expérience de jeu inoubliable, mêlant peinture, musique et littérature. Une recette impeccable, mais qui n’est qu’une des nombreuses réussites du soft.

JE suis Amaterasu

La réalisation du soft aurait pu être, comme dans beaucoup de jeux, un trompe l’œil destiné à masquer diverses imperfections, notamment dans le gameplay. Cela aurait pu oui, mais ce n’est absolument pas le cas. Diriger Amaterasu est d’une facilité déconcertante. La Déesse, car elle en est une, répond au doigt et à l’œil à la moindre demande de notre part. Les phases d’explorations sont ainsi fort intéressantes, étant donné que l’on ne passe pas à régler angles de caméra, direction du personnages ou autres imperfections qui auraient miné l’intérêt du jeu. Que nenni, ici Amaterasu coure, saute, creuse, aboie (…), mord sans aucun souci.

Mais là où cette perfection du gameplay entre en action, c’est lors des phases de combats. Ceux-ci ne sont pas aléatoires. Les forces des ténèbres, simples Yokaï au début de l’aventure sont représentés par de curieux parchemins verts accompagnés de flammèches flottant au dessus du sol tels des fantômes. Il est aisé de les éviter, mais ceux-ci se montrent un tantinet plus agressifs la nuit. Une fois rentré en collision avec ces dits parchemins, une arène ténébreuse se forme, dans un style esthétique plus sombre et délimitant l’arène de combat. Des ennemis divers et variés surgissent du sol et le combat peut commencer. Mais avant de commenter ces combats, laissez-moi vous conter l’histoire des Dieux Pinceaux. Ceux-ci sont des divinités endormies par la réapparition des ténèbres, et bloqués dans constellations d’étoiles (bizzare hein ?). Leur pouvoir, Okami en avait fait sien pour combattre le mal, mais ce temps est révolu, et lors de la résurrection d’Orochi, les Dieux Pinceaux n’ont pas résisté à sa puissance… Amaterasu, la déesse réincarnée en louve devra donc se charger de récupérer le pouvoir de chacun des ces Dieux pour l’aider dans sa quête. Ces pouvoirs ont un attrait particulier, qui permet de différencier le gameplay d’Okami de toutes les productions connues auparavant : par une simple pression maintenu sur la touche R1, le tableau vivant redevient une estampe décolorée, une feuille de calligraphie qu’il convient de barbouiller pour effectuer une action particulière.

Enfin, je dis barbouiller, c’est tout de même plus subtil qu’il n’y paraît. En effet, à chaque pouvoir récupéré correspond une action. Par exemple, le pouvoir floraison vous permettra, en traçant un cercle autour d’un arbre mort, ou en barbouillant une zone putride, de lui redonner sa splendeur d’antan ; la technique d’explosion, en dessinant une bombe muni d’une mèche, fera apparaître un puissant explosif destiné à ouvrir les brèches dans les murs, ou creuser plus profondément la terre ; ou encore le pouvoir de la lame-pinceau qui, par un seul trait, permet de découper arbustes, bambous, lanternes, pots, etc…afin de récupérer divers objets cachés à l’intérieur. Ces techniques du Pinceaux Céleste sont nombreuses (plus d’une dizaine)et presque toutes applicables avec une grande facilité au combat. Ainsi, imaginez-vous dessiner une bombe au milieu d’un groupe d’ennemis, qui, suite à l’explosion sera envoyé dans les airs : moment opportun pour dégainer la lame pinceau et découper ces odieux personnages grâce au trait dessiné par vos soins. Jouissif, et terriblement efficace, le gameplay fait également preuve de richesse. En effet, l’encre utilisée pour ces petits dessins fort efficaces n’est pas infinie, et même si celle-ci se régénère petit à petit, vous serez parfois à cours de matière première pour vos combats. Un moment difficile en perspective ? Que nenni ! Amaterasu est une déesse, ne l’oubliez pas, et a plus d’un tour dans son sac lorsqu’il s’agit de casser du démon. Ainsi, elle dispose de plusieurs armes, dont une principale et une secondaire, qu’il conviendra d’utiliser à bon escient lors des combats, afin de préparer les attaques spéciales au pinceau. De base, notre amie est dotée d’une sorte de miroir solaire, avec lequel elle martèle de coups les démons qu’elle rencontre, mais d’autres armes sont récupérables par la suite (épées, rosaires), permettant d’enrichir encore un peu plus le gameplay.

Pour ne pas s’encroûter, Ama (donnons-lui ce charmant petit nom) a l’occasion de se rendre au dojo, dans lequel un maître des arts martiaux schizophrène se propose, moyennant menue monnaie, de lui enseigner de nouvelles techniques de combat : divers combos et techniques d’esquive viendront ainsi enrichir la palette de coups déjà fort intéressante. Du pur bonheur.

Nous avons donc ici-même un scénario fort agréable, mêlé à une réalisation irréprochable et à un gameplay dont le mot perfection ne ferait pas rougir. Il ne manquerait plus que l’histoire soit longue…

…et bien elle l’est !

Les dires sur ce point à travers les différentes sources d’information se révèlent tout à fait exactes : c’est au moins 50 heures de jeu qu’il faudra passer sur Okami pour y dénicher la plupart des petits secrets. Mais ce ne sont pas 50 heures de levelling incessant et désagréable mais 50 heures de voyage grandiose à travers des contrées variées, à discuter longuement avec les autochtones afin que ceux-ci proposent leur lot de quêtes annexes, 50 heures d’exploration des moindres recoins du Nippon, où sont dissimulés de nombreux objets d’art, des reliques légendaires, des items de soutien et bien d’autres choses encore. A la manière des plus grands RPG, la trame principale d’Okami tient en haleine du début à la fin, sans temps mort, et est réhaussée par la richesse et le nombre des quêtes annexes.

Allant de la simple recherche d’objets au combat de démons, de la partie de pêche au dénichage de coffres secrets, chaque quête rapporte son lot de récompenses. Ainsi, nourrir les animaux avec des graines préalablement achetées, ou revigorer les anciens arbres protecteurs d’un habile coup de pinceau (élément déclencheur d'une orgie florale) rapportera des sphères de bonheur, qui pourront être utilisés pour améliorer les capacités d’Amaterasu : augmenter les « points de vie », représentés par des jauges solaires, améliorer la quantité d’encre disponible, ou encore accroître l’espace disponible dans l’estomac d’Ama, lui permettant d’ingurgiter plus d’aliments qui par la suite lui donneront le pouvoir de résurrection.

Au vu de la taille du jeu, l’on pourrait craindre les séances de « Je sais pas quoi faire, je sais pas quoi faire ! », assez déasagréables il est vrai. Mais Ama ne voyage pas seul, elle est accompagnée d’Issun, l’ « Envoyé Céleste », petite puce artiste très bavarde qui était réfugiée dans le décolleté confortable de Sakuya. Ce compagnon de route vous guidera intelligemment dans vos quêtes en vous informant précisément des tâches qui vous incombent, sans pour autant vous mâcher le travail. Une bonne idée emplie de bonne humeur, cette petite puce n’étant pas avare en remarques succulentes et pimentées d’humour ; humour d’ailleurs omniprésent dans le soft, qui parachève la sensation de bien-être éprouvée du début à la fin de l’aventure.

Les mots me manquent pour exprimer toutes les sensations éprouvées dans ce jeu, ceci sans être trop pompeux. Je pourrai m’étendre sur le sujet des heures durant. Mais je me contenterai d’un mot pour résumer ce bijou de Clover : fabuleux et magistral. Pour la peine, ça fait deux.